Retrouver l’espérance

Je viens de terminer la lecture d’un beau livre de Jean-Claude Guillebaud : « Une autre vie est possible – Comment retrouver l’espérance »[1]. De 2012 déjà – mais il garde toute sa pertinence. La thèse en est simple et claire : l’espérance est à la fois possible et indispensable. Parole quasiment provocatrice, de nos jours où crise climatique et pandémie semblent boucher l’horizon.

C’est vrai : le pessimisme semble de saison. Il a envahi les médias, et – du moins en Europe – la pensée politique. Comme l’écrit Guillebaud, en 2012 donc : « Pas un homme, pas une femme de plus de trente ou quarante ans ne peut échapper à ce que j’appelle la grande inquiétude »[2]. Près de dix ans plus tard, faut-il rappeler que c’est encore pire ?

Inquiétude des plutôt vieux à quoi s’ajoute désormais celle des jeunes, à qui l’horizon semble bouché. « A quoi bon choisir un métier et l’apprendre, entend-on souvent, si de toute façon le monde court à la catastrophe ?»

Vieux résignés, jeunes effrayés… On ne saurait trouver plus mauvais socle pour dégager une énergie de progrès, de sauvetage, et j’ajouterai : de joie.

Inutile d’ailleurs, précise Guillebaud, inutile et absurde de se contenter d’un optimisme béat, niais, myope. « Espérer ne consiste pas à rêvasser ni à se priver de je ne sais quelle jouissance immédiate » (p. 18).

Raisons de craindre – raisons d’espérer

Il n’est que trop vrai que, d’un certain point de vue, le monde va mal. Je n’ai même pas envie d’en lister ici les aspects, trop connus de nos lecteurs… Il faudrait vivre (sans Smartphone) sur une île déserte – et encore : que la montée des eaux ne tende pas à submerger ! – pour ne pas en entendre parler.

Mais regardons en face ces autres réalités :

• Innombrables sont les projets de « mieux faire » qui se répandent sur les cinq continents – et bien au-delà des traditionnels cercles « militants » : de l’agriculture bio en plein essor aux mouvements altermondialistes, des marchés paysans aux « villes en transition », des projets législatifs contrant l’obsolescence programmée aux « Repair Cafés », des renaturations de cours d’eau aux Cartons du cœur, du mouvement « Me too » à l’interdiction des punitions corporelles…

• Les derniers points cités me rappellent cet autre aspect intriguant, que cite d’ailleurs Guillebaud : À rebours du sentiment général, jamais la violence n’a été aussi réduite dans le monde ! Nous risquons infiniment moins en sortant de chez nous qu’au Moyen Âge, et même qu’au XIXe siècle. « C’est d’ailleurs l’accoutumance à cette sécurité améliorée qui nous rend hypersensibles aux violences bien réelles mais éparses qui demeurent et aux incivilités de toute nature », écrit l’auteur (p. 192). Même les guerres, en dépit de leur nombre, sont bien moins meurtrières que celles qui ont endeuillé le XXe siècle.

• La psychologie et les neurosciences sont tombées d’accord, depuis une vingtaine d’années, pour enfin donner l’importance qu’elles méritent (et qu’avait depuis longtemps découverte un savant comme Carl Rogers) à l’empathie, à la coopération, etc. Les vieilles théories sur « l’homme égoïstement rationnel » sont enfin reléguées au rang de fables débiles.

Pourquoi une vision si pessimiste ?

Guillebaud, ayant répertorié les points ci-dessus (même si je brode évidemment), se demande pourquoi dès lors nos médias, nos politiques, et même notre conscience individuelle et collective semblent si obsédés par le seul versant obscur du monde actuel. Et pour répondre, il cite une très belle phrase de Gandhi : « Un arbre qui tombe fait beaucoup de bruit, une forêt qui germe ne s’entend pas » (p. 119). Je ne connaissais pas cette citation ; je la trouve merveilleuse. Et l’auteur poursuit en décrivant cinq mutations actuelles, chacune capitale à ses yeux, mais surtout qui agissent l’une sur l’autre, constituant cette « forêt qui germe ». Les voici :

1. Une mutation géopolitique : Si durant 400 ans l’Europe a été le centre du monde (progrès techniques, découvertes, invasions…), aujourd’hui arrive « un monde polycentré qui, de la Chine à l’Inde ou au Brésil, voit émerger de nouvelles puissances » (p. 124).

2. Une mutation économique, la « mondialisation ». Inutile d’insister sur le poids dont elle pèse dans le monde d’aujourd’hui.

3. La révolution génétique, le pouvoir d’agir directement sur les mécanismes de la vie – avec les dangers qu’on connaît (les « petits sorciers » du vivant…) mais aussi les chances inouïes qu’apportent les thérapies géniques, la médecine prédictive, etc.

4. La révolution numérique, avec ses risques majeurs : dévoration énergétique, pollution des esprits, fake news, contrôle de masse sur nos activités… mais aussi l’accès, depuis le plus reculé des hameaux, à d’immenses sources de connaissances.

5. La révolution écologique, qui remet enfin en vue cette évidence : « On ne peut déployer un projet de croissance infinie à l’intérieur d’un monde fini » (p. 133 – je cite par politesse, même si la formule est archi-connue). Une évidence que toute la culture occidentale avait perdue de vue depuis des siècles.

Cinq mutations colossales. Simultanées. Inter-agissantes. Cinq mutations dont nous sommes loin de mesurer – pour ne rien dire de maîtriser – les effets. Mais dont nous sommes avertis, conscients… et donc capables d’agir dessus, pour que le mouvement du monde aille dans la direction que nous souhaitons. Que la « forêt » évoquée par Gandhi soit telle que nous aimerons y vivre…

Monde fixe ou en mouvement ?

Guillebaud rappelle à ce propos que les civilisations anciennes partageaient, toutes, une vision du monde circulaire : « Ce qui fut sera, et ce qui est reviendra »[3]. C’était la représentation « des Grecs, des Orientaux, des Mésopotamiens ou des Perses ». C’est le messianisme des prophètes juifs qui rompit avec cette représentation et clama « que le temps n’est pas circulaire mais droit ». « “Il n’y a pas de destin pour Israël”, proclame le Talmud […] Cela veut dire qu’il n’y a pas d’autre destin que choisi, et construit ».

Cette rupture de la pensée, reprise ensuite par les Grecs, puis les Romains, puis toute la « civilisation occidentale », a radicalement changé notre mode de pensée en y apportant la notion de progrès. « De l’adaptation au monde […] on passe à une action volontaire pour réparer le monde.» En somme, c’est l’Histoire qu’on fonde !

Or, le défaitisme ambiant de ces dernières années tend à renverser ce processus. « No future » – alors contentons-nous de jouir le mieux possible du présent. La tête dans les épaules, le nez dans le guidon (ou l’écran du smartphone). Hédonisme à très courte vue, teinté de désespérance quant à l’avenir – si ce mot a encore un sens…

En somme : un monde où les issues semblent bouchées est un monde contraint à l’immobilité. Et nous avec, pris dedans comme des rats dans un piège…

Est-ce cela que nous voulons ? Pouvons-nous même le tolérer ? D’évidence non. Alors : secouons de nos cœurs cette léthargie, de nos esprits ce pessimisme, et mettons-nous ensemble pour faire vivre, et croître et se multiplier, les innombrables initiatives que j’ai, avec Jean-Claude Guillebaud, évoquées plus haut comme des « raisons d’espérer ».

Une autre vie est possible. Un autre monde est possible. Où les comportements écologiques et non-violents auront la place qu’ils méritent, à côté des fâcheux penchants que l’être humain, bien sûr, continuera de montrer et de mettre en action – ne rêvons pas !

Morges, le 8.11.2021 / Philippe Beck


[1]    Éd. L’Iconoclaste, Paris 2012. 214 p.

[2]    p.  108. C’est l’auteur qui souligne.

[3]    p. 166 et suivantes, pour toutes les citations de ce paragraphe.

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