Quand le Tribunal Fédéral perd la boule…

« Perdre la boule » : Se désorienter, devenir gaga, perdre la tête, cette « boule »…
Mais aussi, du moins ici : Mettre en perdition cette autre boule : la planète Terre !
Le double sens me trouble et m’effraie…

De quoi s’agit-il ? Du déni apporté par le TF, en ce triste 13 octobre 2021, à l’acquittement d’un militant du climat genevois par le Tribunal cantonal genevois.

Ce jeune homme avait, ô horreur, maculé de mains rouges le siège genevois du Credit Suisse, pour symboliser le sang des « victimes climatiques ». C’était le 13 octobre 2018 – eh oui : très exactement il y a 3 ans.

Condamné en première instance[1], cet activiste avait été acquitté en appel, la Justice genevoise reconnaissant l’« état de nécessité putatif », du fait que « l’urgence climatique est une réalité établie scientifiquement de manière indubitable » et « reconnue de longue date par les autorités suisses ». Toute une argumentation soigneuse, qui en somme rendait à la conscience du danger son droit d’appel à une action vigoureuse.

C’aurait été trop beau : le Ministère public genevois et la banque, raides dans leurs bottes, firent recours. Et hier donc, le Tribunal fédéral, qu’on a connu mieux inspiré, a exclu l’état de nécessité, « même putatif » (admirez le « même » !). Pour lui, « les phénomènes naturels liés au réchauffement climatique ne représentent pas un danger imminent », dans la mesure où ces catastrophes peuvent frapper indistinctement chacun…

Autrement dit : un danger n’en est un que s’il concerne précisément et exclusivement la personne qui agit pour s’en défendre. Si tout le monde peut en être victime, ben non ce n’est plus un danger !

Remarquez la troublante ressemblance avec le « droit » d’asile tel qu’interprété par la Suisse, cette farce qui elle aussi prétend ne protéger que les personnes personnellement visées par une possible violence, mais en aucun cas des catégories entières (objecteurs de conscience, homosexuel·les, minorités ethniques…)

Autre argument des juges : Pour établir la responsabilité du Credit suisse dans le désastre climatique, il faudrait établir que ses agissements ont eu un impact direct sur le réchauffement climatique ou sur les risques en découlant. En vertu de quoi, on se demande bien qui pourra un jour être tenu pour responsable ! Qui donc cause DIRECTEMENT le réchauffement climatique ? Mais personne, bien entendu… C’est comme chercher LE coupable d’une guerre…

Messieurs (et dames ?) du TF, faudra-t-il que vous ayez les pieds dans l’eau de la montée océanique pour que vous condescendiez à reconnaître le danger grave et imminent dont nous cherchons à nous protéger aujourd’hui ? Ou bien vos estrades, vos tours d’ivoire, vous en protégeront-elles encore… pour un moment ?

Faudra-t-il qu’une vague de chaleur réduise au silence le froufrou des climatiseurs à l’abri desquels vous proférez sans doute de pareilles conneries, pour que vous redescendiez sur terre avec nous autres, malheureux pékins qui tentons, maladroitement et inhabilement certes, de faire ce que nous pouvons pour que « ça change enfin » ??

Bref : Le TF renvoie la cause à la Chambre pénale d’appel et de révision du canton de Genève, pour un nouveau jugement. On se réjouit déjà…

Au-delà même de l’imbécilité flagrante des arguments du TF, j’aimerais signaler ici ce que le Comité des droits de l’Homme des Nations unies a rappelé l’année dernière : que la désobéissance civile non violente est protégée par la liberté de réunion pacifique. En effet, selon cette haute instance, les actes de désobéissance civile peuvent constituer une forme de réunion et sont protégés par le droit à la liberté d’expression, de conscience et de réunion pacifique lorsqu’ils sont accomplis de manière non violente.

Apposer des mains rouge sang sur un mur de ciment… à l’évidence c’est « accompli de manière non violente », non ?

Alors, souhaitons que plein de gens aient le courage et le bon sens de continuer d’agir, avec les tout petits moyens qui sont les leurs, bien sûr plus symboliques que directement efficaces, afin de « sauver la boule »… et d’aider nos estimables juges à retrouver la leur ! Morges, le 14.10.2021 / Philippe Beck


[1]    À dix jours-amendes à fr. 30.– par jour, avec sursis, et à payer fr. 2’252.– de réparation à la banque – la pauvre, elle en a tant besoin…

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