Habillement « adéquat » ? Quelques interrogations

Décidément, les polémiques autour d’un habillement « adéquat » (par quoi l’on entend généralement : décent) me laissent fortement songeur…

« Mon corps m’appartient », clament de jeunes personnes à qui d’outrecuidants adultes – généralement des profs – ont demandé d’augmenter quelque peu la couverture vestimentaire de leur corps… Rien qu’en 2021, la presse a évoqué le « t-shirt de la honte », et la rédaction de la Liberté s’est retrouvée au centre d’un tumulte indescriptible pour avoir publié une lettre de lecteur parlant de « jeunes filles en fleur » (quand faudra-t-il censurer l’ineffable Marcel Proust ?) Clairement, une partie du public – particulièrement féminin – estime violente et donc scandaleuse toute ingérence dans ses choix vestimentaires.

Certes, une grande liberté dans le choix de la tenue vestimentaire est de rigueur (si l’on ose dire !) dans nos sociétés. Je serai le dernier à m’en plaindre, habitué que je suis à me déplacer en ville en short et débardeur… malgré la réprobation de ma femme qui estime que « je n’ai plus l’âge pour ça » (à quoi je réponds que j’ai aussi chaud en été que je l’avais à 20 ans !)

Reste que…

Oui bien sûr, « mon corps m’appartient », comme le proclame un slogan maintes fois entendu. Certes. Mais l’image que j’en donne, n’appartient-elle pas à celle ou celui qui me regarde ? N’est-ce pas, peu ou prou, de ma responsabilité que cette image n’aille pas inutilement choquer… ou séduire autrui ? Donner une image… l’expression est parlante, non ? Donner c’est faire un cadeau – et en principe on tâche de faire uniquement des cadeaux qui plaisent à qui les reçoit…

De l’image au cerveau et du cerveau au corps

Toute image fait réagir le cerveau qui la « reçoit ». Particulièrement les images qui relèvent de sphères sensibles, telles que la sensualité et la sexualité. Or chaque culture désigne certaines zones du corps comme chargées d’érotisme, et les entoure de ce fait de pudeur – en clair : on ne les montre pas, sauf circonstances particulières.

Certes, ces zones du corps ne sont pas partout les mêmes. Les seins nus sont « sexy » chez nous, alors qu’ils sont simplement « naturels » dans certaines cultures. Les jambes nues sont OK chez nous, mais réputées indécentes dans maints pays. Les Japonais trouvent la nuque des femmes particulièrement érotique, alors que nous l’estimons anodine. Ailleurs ce sont les cheveux féminins qu’il convient de couvrir… Mais partout, sous toutes les latitudes, certaines zones sont pudiquement voilées, du moins dans les circonstances sociales habituelles (plages, piscines et bains publics étant des exceptions notoires, du fait du rapport à l’eau que ces lieux impliquent). Et ces zones deviennent érogènes, pas forcément par nature mais du fait même qu’elles sont réputées liées à la sexualité.

Exposer à la vue une zone traditionnellement recouverte, c’est susciter, dans le cerveau de qui regarde, une succession d’idées, d’images mentales, rattachées à la sensualité, à la sexualité. Cela « donne des idées », comme dit si justement l’expression. En d’autres termes : L’image d’une zone érogène est elle-même érogène. Et les idées provoquent des réactions physiologiques, hormonales par exemple. Le corps entre en jeu.

Bien sûr, bien sûr, de l’idée à l’acte il y a plus qu’un pas… Bien sûr, une image peut donner des idées de sexe mais ne force personne à passer à (aux) acte(s). En ce sens, tout attouchement, tout commentaire à caractère sexuel en réaction à une image érogène peut être vu comme déplacé et outrancier, je n’en disconviens pas.

Voir et ne rien faire…

Mais j’ose cette question : est-il agréable de devoir durablement, ou à répétition, réfréner ses envies d’agir face à de telles images, faire comme si de rien n’était ? Croiser une jeune personne passablement dénudée et rester impassible, c’est facile. Mais l’avoir en face de soi pendant des heures, comme il arrive à de malheureux prof par exemple… Est-ce facile ? Voire même : est-ce tenable ?

Je mentionnais les prof… Mais il me semble que ce trouble concerne d’autant plus les autres élèves, adolescents ou jeunes adultes bourrés d’hormones… non ?

Et dès lors : est-ce vraiment trop demander que de couvrir les zones réputées sensibles par notre culture, si arbitraire que soit le choix de ces zones ? Le respect dans une relation quelle qu’elle soit, ne commande-t-il pas de se donner, de part et d’autre, de l’un à l’autre, des images faciles à accepter, à « digérer » ?

Les images parlent de la relation

D’autant plus que la psychosociologie nous l’a expliqué : ce qu’on voit l’un, l’une de l’autre, contribue, autant que ce qu’on dit, à définir notre relation. Relation d’amitié ? d’enseignement ? de séduction ? Même inconsciemment, les images nous informent sur l’intention de l’autre, sur la « définition » qu’il propose de notre relation.

Il me semble que ces ajustements, qui relèvent a priori d’un pur et simple respect dans la relation, nous les pratiquons tout « naturellement » lorsque la situation revêt pour nous quelque importance : On ne va pas en short à un entretien d’embauche – de peur de ne pas être embauché ; on n’assiste pas à un enterrement en tongs et chemise à fleur – de crainte de nous attirer la réprobation générale ; on ne se rend pas à la plage en complet trois pièces – sauf à souhaiter attirer tous les regards ; on voyage dans un pays étranger, pas forcément en s’habillant comme le font les locaux, mais en évitant, pour le moins, ce qu’on sait devoir les choquer (un comportement contraire relèverait du colonialisme).

Quelques questions impertinentes…

Alors, où est le scandale dans les demandes, voire les exigences qui ont défrayé la chronique depuis quelque temps ?

Et d’ailleurs… j’aimerais bien savoir… quelle proportion des femmes et des hommes partage cette indignation… J’ai l’intuition que nous sommes, là comme en quelques autres matières sur lesquelles j’écrirai sans doute un autre jour, otages d’une toute petite minorité particulièrement bavarde et active… En tout cas, dans mon entourage (très varié me semble-t-il), je constate une large adhésion aux idées exposées ci-dessus. Est-ce que je vis dans un microcosme biaisé, loin de la réalité commune de 2021 ?

En somme : où réside la violence ?

  • Dans le fait de contraindre quelqu’un à adopter, dans un contexte donné, un habillement conforme aux usages dudit contexte ?
  • Dans le fait de refuser cette contrainte ?
  • Dans le fait de clouer au pilori l’audacieux qui a exprimé cette exigence ?
  • Dans le fait d’occuper l’espace public avec ses prétentions et ses slogans, sans jamais chercher à comprendre le point de vue de « l’adversaire » ?

Bon. Je vais peut-être me faire eng… pour ce billet. Tant pis. J’apprécierai quand même chaque commentaire, positif ou négatif, rageur ou amusé.

Morges, le 25.6.2021 / Philippe Beck

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code